Plus je lis sur les habitudes de certains poissons du fleuve Saint-Laurent, plus je reste surpris. C’est le cas pour l’anguille d’Amérique. J’apprenais récemment que la zone de frai des anguilles d’Amérique se situe dans la mer des Sargasses, située dans l’océan Atlantique Nord, au nord-est des Antilles et à l’est des Bermudes à environ 2 500 à 3 000 km du fleuve Saint-Laurent. Je savais qu’il y avait des anguilles dans le fleuve Saint-Laurent et ses tributaires, mais l’idée que nos anguilles, après 15 à 20 ans dans notre fleuve, se rendent dans la mer des Sargasses pour se reproduire et mourir me surprend. À cause de cette migration, l’anguille occupe peut-être la plus vaste gamme d’habitats parmi tous les poissons du monde.
Et ce n’est pas tout. Les larves des anguilles sont connues sous le nom de civelles. Elles sont transparentes, de petite taille (moins de 10 cm.) et elles sont considérées comme de « l’or blanc ». Un kilogramme de civelles peut atteindre un prix de 5 000 $, soit plus de 100 fois le prix d’un homard. Elles quittent la mer des Sargasses entremêlées dans des plantes aquatiques et elles flottent pour aboutir sur les côtes de la Nouvelle-Écosse où elles sont pêchées par des pêcheurs commerciaux et des autochtones. Ces derniers revendiquent un droit ancestral à cette pêche comme ils le font pour le homard. Les civelles sont ensuite vendues en Asie où elles sont placées dans des piscicultures pour atteindre une taille maximale pour la consommation.
Une anguille, malgré sa mauvaise réputation due en grande partie à son apparence, c’est bon à manger. J’ai eu la chance de déguster de l’anguille fumée pour la première fois, dans l’un des grands restaurants de Montréal et j’ai adoré. J’ai tenté d’en acheter, mais c’est un produit rare. Il est possible d’en trouver dans le Bas-Saint-Laurent, mais l’offre est limitée. Je me souviens un jour d’avoir visité la boutique d’un pêcheur de Notre-Dame-de-Pierreville. J’avais remarqué un bac où nageaient des anguilles. Lorsque j’ai demandé s’il vendait de l’anguille fumée, il me répondit que ses anguilles étaient vendues vivantes à un client du Japon.
La pêche de l’anguille n’est pas interdite au Québec. Ottawa a cependant racheté plusieurs permis avec le résultat qu’il ne reste que 8 pêcheurs d’anguille au Kamouraska et quelques pêcheurs au Lac Saint-Pierre. La pêche est également permise aux autochtones, notamment par la nation Huronne-Wendate, pour qui cette pêche est une pratique ancestrale.
Le problème pour la survie de l’anguille n’est donc pas au Québec où le nombre de pêcheurs a été restreint, mais en Nouvelle-Écosse où il y a surpêche et pêche illégale de la civelle dont la destination ultime est le fleuve Saint-Laurent. En Nouvelle-Écosse, depuis 2025, des mesures ont été établies pour contrôler le nombre de captures, éliminer la pêche illégale et assurer aux autochtones une subsistance convenable. Franchement !
La surpêche en Nouvelle-Écosse a des effets directs sur la population d’anguilles dans notre fleuve. J’espère que le gouvernement du Québec suit la situation de près.